RIEN NE SERT DE COURIR

 

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Théâtre de Saint-Lô -  jeudi 23 novembre 2017 - 20h15 –

 

Ce soir on ne plaisante pas, que du lourd,  une adaptation contemporaine d’Othello , le Maure de Venise, une tragédie  Shakespearienne (1604) .

Le très jeune public présent  donne à voir et à entendre  son plaisir d’être là. Au brouhaha de voix en mues, s’ajoutent  les rires spontanés ponctués d’exclamations joyeuses, créant ainsi  une ambiance plutôt festive. Les lycéens et lycéennes sont en sortie culturelle programmée…

Au milieu de cette jeunesse à la gaîté contagieuse, une fois n’est pas coutume au théâtre, quelques personnes égarées, un peu  voire un peu plus,  même beaucoup plus âgées, revivent leur « bon temps » des années folles. Ah s’ils pouvaient revenir en arrière ...Nostalgie !

Réalité oblige, les lumières de la fête laissent place à une sombritude qui impose le silence…L’heure est grave.

Et chacun, chacune, de se laisser aller à un dernier reniflement, une ultime toux plus ou moins grasse ou  sèche, de souffler une haleine plus ou moins fraîche sur des verres de lunettes en manque de transparence, de jouer des accoudoirs avec ses voisins, de droite et de gauche confondus…

Hormis quelques irritations diffuses  de gorge isolées, on entendrait deux mouches copuler.

 

Madame et monsieur X,  idéalement placés au 4ème rang, places 21 et 23, en plein milieu du rang J, n’en peuvent plus d’impatience dissimulée…

 

20h40 – Ils n’ont d’yeux que pour ce  plateau scénique panoramique, coulisses comprises, mêlant  machinistes et acteurs unis dans la même aventure, un décor au dépouillement voulu, un couple qui se prélasse dans un canapé, un micro  suspendu...

Chacun retient son souffle…

Souffle alors un vent  de paroles et de postures  où  se tisse  lentement mais inéluctablement le drame shakespearien 

 

21H - c’est l’heure où monsieur X, le monsieur du 4ème rang, idéalement placé, mais pas vraiment encore dans l’intrigue, commence à ressentir le pouvoir totalitaire  de ses sphincters...Malgré ses changements fréquents de position assise, croisant, décroisant ou allongeant les jambes, il ne peut que déplorer l’emprise irréversible d’une envie de plus en plus pressante." Encore' ou " plus que" 1h10 de spectacle...Panique à bord ! Oser contenir la marée montante serait suicidaire, une prise de risque qu’il ne saurait assumer sans dégâts dévastateurs…

Monsieur X décrète l’état d’urgence !

Il lui faut saisir le moment le moins inopportun possible pour se faire remarquer le moins possible,   entr’ouvrir  une fenêtre d’espoir où l’attention des spectateurs  se relâcherait, un silence prolongé dans la pièce. Estimant  le nombre de ses voisins de rang à droite puis à gauche, le voici dans un réflexe  de sauve qui peut  se levant et progressant courbé. Liquéfié de gêne par le flottement trop perceptible  qu’il provoque, il se confond en excuses chuchotées, écrasant maladroitement  au passage quelques orteils  qui traînent, s’appliquant en même temps à contenir autant que faire se peut ce flux intérieur de plus en plus percutant…

Plus que quelques marches dans la quasi obscurité, rasant le mur moquetté, sentant pointé sur lui un million de paires d’yeux réprobateurs,  il franchit enfin la porte d’accès tirée discrètement par une ouvreuse bienvenue et consentante…

De la pénombre jaillit la lumière du hall, tout juste le temps de se précipiter dans le lieu adéquat et lâcher prise dans un urinoir ô combien libérateur...

Alors qu’il  reste encore 1h10 à Othello pour assassiner Desdémone, il est hors de  question pour M X  de revenir à sa place, au risque de se faire lyncher pour de bon...pas plus que de perdre un temps si précieux. Dilemme Shakespearien …

L’urgence vaincue, la vessie assagie,  il avise et décide d’occuper un des fauteuils colorés de l’espace bar déserté momentanément par les spectateurs et le barman.

De Shakespeare à la 4G, quatre siècles plus-tard, il n’y a qu’un petit pas pour l’homme, un grand pour l’humanité, glissant pour le  pouce...Des vidéos concert se succèdent sur son smartphone, cette prothèse de main qu’il apprivoise tant bien que mal depuis peu.  Bientôt rejoint par un copain du théâtre, lui aussi pratiquant et amateur de musiques. Un partage imprévu au théâtre ce soir. Musique, quand tu nous tiens...

Le grincement des portes qui s’ouvrent, le mouvement d’une foule encore sous le choc de la tragédie. Retour à la réalité Shakespearienne .

L’Homme un loup pour l’Homme, surtout pour la femme,  jalousie morbide, une odieuse manifestation de la domination masculine…

 

Le syndrome d’Othello : peut-être est-ce  là une  explication de l’état d’urgence provoqué inconsciemment  chez M.X ...