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Un taxi pour Montréal

 

A 17 heures précises, comme convenu,  un bruit discret de moteur vient troubler la quiétude des érables  qui n’en finissent pas de rougir en cet automne, authentique flambée impressionniste. 

A la dérobée d’une fenêtre,  DC  s’assure que c’est bien le taxi censé le conduire jusqu’à l’aéroport de Montréal.

Une limousine, longue comme un jour sans pain, laquée noire,vitres tintées se présente à ses pupilles qui n’en croient pas leurs yeux ! 

Ce ne peut être qu’ une erreur de casting !

Une sonnette retentit.

Une porte qui s’ouvre.

 Un personnage de conte de fées :

- Hello ! Ca va bien ? Je suis bien au 3265 rue des sous-bois ?

- Euh...Oui oui, bienvenue.

Une autre planète : l’ homme qui manifestement a déjà « déroulé du câble »,  le port altier, l’habit qui fait l’emploi, costume sombre, cravate empesée, style « ancien monde », le  poids des ans sur de fières épaules qui rivalisent de droiture. L’homme se présente, regard malicieux et empathique à la fois : 

- moi c’est BOB .

- enchanté, moi c’est DC.

- DC que préférez vous pour votre confort, que j’installe d’abord vos bagages ou souhaitez vous vous installer avant ?

- Ben...Ch’ai pas vraiment mais ...Je veux bien monter maintenant

- Très bien, donc, je m’occuperai de vos bagages après.

DC s’approche timidement de la limousine,  il a peine à croire que c’est dans ce palace roulant qu’il va se laisser bercer sur l’autoroute chaotique   pendant deux heures durant...Il souhaite monter devant, le fauteuil arrière droit devant être réservé à des personnalités, des « vraies »...Le chauffeur de la reine d’Angleterre, très avenant, policé, le convainc pourtant d’occuper celui-ci :  DC  pourra y allonger ses jambes, contrairement au siège avant droit, trop compressé.

Zélé, BOB à l’accent québécois venu des entrailles de la terre :

« DC est-il bien installé, va t-il supporter les caprices d’un asphalte en déconfiture, apanage des routes du Québec ? »

Enfoncé dans son siège « plus cuir tu meurs » DC semble perdu dans cet habitacle totalement  inédit pour lui : une ouverture modulable sépare les  compartiments  avant et arrière,  un bar devant chacun des deux sièges arrières type « PDG voire ministre, pas des solidarités », revêtus d’un cuir noir c’est noir qui n’a rien à envier au  simili, des consoles lumineuses aux cryptogrammes plus mystérieux les uns que les autres.

Ambiance feutrée, curieux mélange de ouate et de luxe, étanche, hermétique, isolée du monde environnant…

DC en est tout coi, il  a de quoi !!! Sans aucun doute, il est assis là où des paires de fessiers  toutes irremplaçables ont usé leur fond de queue de pie bien avant le fond de son jean...

Tout ébaudi , il se ressaisit et décide de rompre  avec ce pseudo statut de faux patron affalé au fond du siège arrière droit, et ose l’initiative de  « placoter » avec Bob.

Jouant le jeu et compatissant, redevenant lui-même,  celui-ci  se libère progressivement de l’étau qui l’étranglait  jusque là. Ancien vendeur de boissons, il s’est acheté une nouvelle conduite en conduisant pour la société de limousines Montréalaise, dirigée par un  patron italien  propriétaire de quatre limousines, dont les 3 autres sont encore plus longues que ce palace !!!  Chauffeur coincé mais sympathique,  mis en confiance,  il se révèle alors comme  un critique objectif sur des sujets politiques et économiques affectant la vie  des citoyens québecois, dont la sienne…

A l’approche de la destination, ne pouvant emprunter une voie « spéciale limousine » (ce n’est encore pas un privilège), Bob et son écrin se trouvent vite englués dans les mailles des « congestions », comme ces  modestes berlines du peuple  qui osent les dépasser sur une voie parallèle...Imperturbable, BOB se gare avec une politesse toute en délicatesse à l’égard des signaleurs ,  juste devant la porte des départs « Air France ».

 

Après des remerciements partagés et sans façade, BOB et DC se séparent et gagnent, l’un le poste de conduite de sa limousine, l’autre le « guidon » de son chariot à bagages.

Ainsi va la vie...