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Sur un petit nuage...

 

Mercredi 17 octobre 2018

Montréal-Paris

Vol : AF0349

Embarquement : 21h35

Porte : A55

Siège : 7H

Zone : 1

Classe : C

 

Dénouant fébrilement le cordon "bleu pétrole" du sac "bleu pétrole", DC découvre une paire de mules de voyage "bleu pétrole" et des chaussettes" bleu pétrole". Ton sur ton : le ton est donné ! Ils auraient quand même pu penser au pyjama, "bleu pétrole "naturellement !...

Une hôtesse au sourire délicatement composé, un plateau tenu avec la légèreté de l’être, une pince opprimant une serviette immaculée et humide, presque brûlante au toucher, un coup d’œil discret sur le voisin (un premier de cordée usé...), DC s'en tamponne... les mains, l'air pas gêné aux entournures mais presque, et repose subrepticement le tissu souillé sur une de ses tablettes.

Il a déjà pu éclater les bulles d’un champagne millésimé « offert », se gardant sagement d’en abuser. En avion aussi il faut savoir tenir la route ! Un peu de tout, sans excés...

Timidement, il ose une caresse sur les courbes délicates de son fauteuil de PDG stressé, sa coque capitonnée, ses accoudoirs habillés de cuir;  il effleure les surpiqûres des contours de la têtière, les finitions métalliques, prend possession des boutons de réglage ergonomique . Un bijou de siège au design contemporain, à l’élégance discrète, où le bleu glacier répond au grège chaleureux. Il le règle en position idéale pour le dîner, salivant d’avance les mets qu’il a choisis sur le menu. Serviette de table, blanche, souple et soyeuse, méticuleusement étalée sur ses genoux, couverts en inox design, assiette ovoïde, verre à la silhouette gracieuse…Dubitatif, il extrait le kit "hygiène corporel" offert par la compagnie, d'un vanity couleur « au choix ». Il a choisi "aubergine"...

Indéniablement, DC regrette ni le siège inconfortable et étroit, ni les couverts et gobelets en plastique jetables, pas plus que le petit carré de serviette en papier, de la classe « économique », classe qu’il est heureux de pouvoir s’offrir d'ordinaire, une fois par an, pour enjamber l’océan. Dans les airs on ne mélange pas la classe « économique » avec la classe « business » ! Un rideau tiré entre les deux espaces sert de ligne de démarcation , en plein ciel…Qui a parlé de "discrimination "?

 Bon ! Assez tergiversé ! Fini de refaire le monde et de saliver: il est temps de déguster...

Une demi queue de homard sauce aux herbes fines (ça sonne mieux que « fines herbes »)- accompagnée d’un dôme de quinoa aux agrumes (on a le dôme qu’on mérite) -

Bof ! Juste une petite entrée gourmande…

Place au plat chaud ; un filet de poulet sauce au foie gras, gratin de pomme de terre au parmesan, asperge verte…à défaut de "joue de boeuf confite au vin rouge, purée de panais, carotte tournée et asperge " victime d'une rupture de stock...

Conscient de l'artifice de la situation,  bluffé, DC se hâte lentement, laissant chaque bouchée "goûteuse" tapisser son palais avant de se fondre en exquise, au comble de la plénitude et d'être avalée doucement, tout doucement, tout doucement, comme à regret.

La sélection du maître fromager prend le relais, humante et odorante, avec beurre et sans reproche. Enfin, le dessert, véritable point d’orgue de ce dîner de Roi sans sa Reine: le Truffon chocolat, une « tuerie » comme disent les moins de 20 ans. Le tout arrosé d’un Pouilly Fumé pas fumeux pour deux sous et d’un bordeaux rouge (2013) au nez de truffe noire très convaincant, bouquet en harmonie, bouche délicate, le tanin fin, pour une finale suave. A l’évidence, les esthètes auront reconnu le St- Estèphe Château Beau Site 2012 …

Frustré mais raisonnable, ou plutôt raisonnable mais frustré, fidèle à sa règle de conduite, histoire de garder le cap, DC prend la décision cornélienne de snober les digestifs...Faut quand même pas exagérer !!!

« Complet » (comme disent les Québecois) mais léger , siège en position relax, DC peut maintenant se divertir en effleurant l’écran tactile haute définition pour naviguer dans la cinémathèque et une programmation musicale très éclectiques, trop même !  Lassé d’être las à chercher, il se réfugie dans la lecture de son livre en cours.Tout juste un chapitre à la lueur de sa liseuse personnelle, avant d’effectuer le grand saut dans les bras de Morphée…

Complètement allongé dans son fauteuil-lit, recouvert d’une couette bicolore délicate et moelleuse, la tête épousant un oreiller XXL où le duvet se mêle amoureusement à la plume anti-allergique, il se laisse bercer par le marchand de sable, à 12 000 mètres, là-haut, hors du temps, loin des vicissitudes de ce Monde, quelque-part dans la galaxie, tout près du Père Noël

Et pendant ce temps là, sous la mer de nuages, la Terre continue inlassablement de tourner, et l'Homme , de la pomper...

Tout pourrait donc aller pour le mieux dans le meilleur des univers possibles mais ce serait sans compter sur les douleurs aiguës et lancinantes qui ramènent DC à la réalité : ses deux côtes fracturées ont décidé d’un commun accord et sans le consulter de le priver de ce paradis artificiel , le jugeant sans doute trop luxueux pour lui.

Fin du rêve, somnolant, le regard embué, livre en mains, il retrouve ses héros dans la lumière tamisée de son cocon, bruit sourd des réacteurs en prime…

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Le jour se lève, enfin ! Les 31 autres privilégiés  de la classe "business" s’étirent, les viennoiseries aux éclats, le "thé le bien venu"…Bienvenue à Roissy !

Jeudi 18 octobre - 10h50 heure locale- Les pieds sur Terre - La tête encore dans les étoiles- Sagement assis à la place indiquée par la Cheffe des hôtesses, DX observe le flot des passagers se hâter vers son destin en attendant patiemment qu’on vienne le chercher...

Une attente inédite avant une nouvelle escapade extra- ordinaire…