ROULEZ JEUNESSE !

 

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- Monsieur . vous pouvez y aller, on vous attend à la sortie de l’appareil.

DC s’empresse lentement de se hâter vers le sas qui s’offre à lui. Plus aucun passager à bord ! La voie royale !  Le personnel de bord lui fait presque une haie d’honneur...Sourires et remerciements d’usage, convenus mais sincères , exit les turbulences, sain et sauf !

 Un fauteuil roulant genre «  Epadh »  lui tend les bras . Ah ! Enfin te voilà …

- Bonjour, je suis chargée de vous conduire à la sortie du terminal où vous attend un taxi.

- Oui,  je suis au courant, merci, bonjour, j’ai juste  mon accordéon avec moi et un bagage en soute à récupérer.

- Pas de souci, installez-vous.

- Ben… vous savez, je peux marcher.

- Oui, mais quand même, vous devez vous asseoir dans le fauteuil.

Malgré une réticence non dissimulée , ressentant comme une désagréable sensation de devoir changer  de statut une fois assis,  DC s’exécute bon gré mal gré…

Après avoir goûté au grand luxe envoûtant de  la classe Business, changement de décor et de rôle  :  le voici sans transition «  personne à  mobilité réduite »,  une main câline  sur l’accordéon posé sur ses  genoux, l’autre en double croche sur  l’un des deux accoudoirs  à la manchette impassible...

 Le grand départ, heure de vérité : les deux pieds bien à plat sur les repose- pieds réglables, escamotables et rabattables (le luxe du  repose-pied) qui en ont vu d’autres (des pieds, des beaux, des verts, des mûrs, des moins mûrs et des pas mûrs …), des qui,  de toute façon trouveront   vaille que vaille,  chaussures à leur pied.

Les freins desserrés de leur étreinte, une circumduction à donner le tournis  à 180 ° et c’est parti pour le grand tour. Voyage vers l’inconnu. Tournez manège dans cet immense terminal qui n’en finit pas de terminer...Des kilomètres de couloirs sans fin, dans tous les sens,  qui se croisent, s’entrecroisent, des ascenseurs qui se jouent d’ être appelés, sans même un pompon ou la queue du Mickey à attraper , des tapis roulants qui roulent pour vous...Ivresse de la vitesse, accrochez vos ceintures !

Elle, c’est Ben-Hur(ette)  sur son char, pilote hors normes ;  là où elle a décidé de passer, tout se fond, s’écarte, s’aplatit et trépasse. Elle semble montée sur patins, surfant sur un  sol devenu lisse et brillant comme par enchantement. Pas un mot, concentration à sa démesure, professionnelle jusqu’au bout des pneus.

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Surprise, étonnée, finalement bluffée, la foule n’a d’yeux que pour cet attelage détonnant. Rien ne résiste : les murs s’effacent, les portes s’ouvrent , la police des frontières valide, la douane « sans frontière », le tout au nez et à la barbe naissante des vulgus homos sapiens résignés, coincés dans les files d’attente, le regard hagard, soudainement accroché par cette championne de formule 1 des fauteuils à deux roues, non auto-tractés !

Une authentique consécration :  de 15 à 20 kms quotidiens, FGV (Fauteuil à Grande Vitesse), jamais en panne, toujours à l’heure, huile de bras et force du mollet obligent...Pas besoin de footing le week-end consent elle  humblement à DC qui commençait à trouver le silence monotone voire pesant ;  réponses spontanées,   sourire naturel, empathie sans artifice, authentique, libération de la parole, il est temps !

Ratatiné sur son siège éjectable et s’abritant derrière la housse de son accordéon, DC se garde bien  de croiser le fer avec  l’ exaspération visible de certains de ses congénères...Que des jaloux ! Tout juste s’ils ne souhaiteraient pas inverser les rôles…DC n’en affronte pas davantage d’autres paires d’yeux remplis  de compassion toute aussi gênante…

L’arrivée est proche. La flamme rouge du dernier kilomètre de cette longue étape de plat.  Mlle Ben-Hur lève le pied, le sol semble respirer mieux, DC aussi. C’est l’entrée dans le stade, sans fanfare ni trompette, sans liesse, et pourtant le grand  hall des arrivées regorge de monde, ce monde impatient, dubitatif, épiant chaque arrivée,  soulagé à la reconnaissance d’un proche ou d’un ami, ou d’un inconnu venu d’ailleurs.

Observateur inquisiteur,  voire inquiet,  DC devine les lettres de son patronyme sur une pancarte brandie discrètement  par un jeune homme, pas vraiment porte drapeau mais porte-pancarte,  à l’air sérieux mais presque... DC encore embrumé, décalage horaire oblige,   suppute qu’il s’agit bien là du chauffeur de taxi. Sa championne de gymkhana et l’homme supposé prendre le relais  échangent un bonjour poli sans états d’âme. DC a la désagréable impression de n’être que  le bâton témoin qu’on se transmet comme dans un 4x400m, un bâton à deux bouts mais assis...

Ils le propulsent et  l’accompagnent d’un seul et même élan complice, lui, tirant  sa valise d’un air « dégagé », elle, poussant énergiquement au pas de course le fauteuil toujours roulant, dans un silence pesant et assourdissant, passant en revue les portes 1,2,3,4... jusqu’à la porte 16 s’ouvrant sur l’extérieur, enfin !..

DC ignore tout de ce qui l’attend maintenant. Une seule certitude : ses deux côtes fracturées ne font pas dans l’entrecôte ou l’entre deux...elle existent !

Il lui faut quitter presque à regret  ce char volant sans voile, réapprivoiser  ses deux pieds, les poser l'un devant l'autre, sans choir. Une question d'équilibre..

Son taxi l'attend pour une dernière étape aussi extra-ordinaire que les précédentes...